Une première version de ce texte a paru, en extraits ou pour sa presque
totalité dans les journaux et sur le net, à partir du 28 août 2007.
Elle avait pour but de contribuer au débat qui allait s’ouvrir à propos
de la création en France d’un ministère de l’ immigration, de
l’intégration, de l’Identité nationale et du co-développement. Les
auteurs du texte n’ont pas cru pouvoir rester silencieux devant ce
qu’ils considèrent comme une atteinte à la liberté de l’esprit et à
l’épanouissement de l’être. La présente édition se présente, au delà
des circonstances qui en ont décidé, comme une analyse critique de la
notion d’identité, de ses aléas et de sa nécessité.
Une des richesses les plus fragiles de l’identité, personnelle ou collective, et les plus précieuses aussi, est que d’évidence elle se développe et se renforce de manière continue, nulle part on ne rencontre de fixité identitaire, mais aussi qu’elle ne saurait s’établir ni se rassurer à partir de règles, d’édits, de lois qui en fonderaient d’autorité la nature ou qui garantiraient par force la pérennité de celle-ci. Le principe d’identité se réalise ou se déréalise parfois dans des phases de régression (perte du sentiment de soi) ou de pathologie (exaspération d’un sentiment collectif de supériorité) dont les diverses « guérisons » ne relèveraient pas, elles non plus, de décisions préparées et arrêtées, puis mécaniquement appliquées.
Essayons d’approcher cette multiplicité complexe, jamais donnée comme un tout, ni d’un seul coup, que nous appelons identité. Un peuple ou un individu peuvent être attentifs au mouvement de leur identité, mais ne peuvent en décider par avance, au moyen de préceptes et de postulats. On ne saurait gérer un ministère de l’identité. Sinon la vie de la collectivité deviendrait une mécanique, son avenir aseptisé, rendu infertile par des régies fixes, comme dans une expérience de laboratoire.
C’est que l’identité est d’abord un être-dans-le-monde, ainsi que disent les philosophes, un risque avant tout, qu’il faut courir, et qu’elle fournit ainsi au rapport avec l’Autre et avec ce monde, en même temps qu’elle résulte de ce rapport. Une telle ambivalence nourrit à la fois la liberté d’entreprendre et, plus avant, l’audace de changer.
En Occident et d’abord en Europe, les collectivités se constituent en nations, dont la double fonction fut d’exalter ce qu’on appelait les valeurs de la communauté, de les défendre contre toute agression extérieure et, si possible, de les exporter dans le monde. La nation devient alors un État-nation, dont le modèle peu à peu s’impose et définit la nature fondamentale des rapports entre peuples dans le monde moderne. La communauté qui vit en État-nation sait pourquoi elle le fait, sans jamais pouvoir le figurer par postulats et théorèmes, c’est la raison pour laquelle elle exprime cela par des symboles (les fameuses valeurs), auxquels elle prétend attribuer une dimension « d’universel ». Une telle organisation est au principe des conquêtes coloniales, la nation colonisatrice impose ses valeurs, et se réclame d’une identité préservée de toute atteinte extérieure et que nous appellerons une identité racine unique. Même si toute colonisation est d’abord d’exploitation économique, aucune ne peut se passer de cette survalorisation identitaire qui justifie l’exploitation.
L’identité racine unique a donc toujours besoin de se rassurer en se définissant, ou du moins en essayant de le faire. Mais ce modèle s’est aussi trouvé sinon à l’origine du moins à la mise en oeuvre des luttes anticolonialistes, c’est dans la revendication d’une identité nationale, héritée de l’exemple du colonisateur, que les communautés dominées ont trouvé la force de résister. Le schème de l’État-nation a ainsi multiplié dans le monde. Il en est résulté bien des désastres.
D’une telle suite d’évidences, ou de lieux communs, nous pouvons conclure de deux façons. D’abord que les nations nouvellement apparues, ou qui ont changé de régime, ne progressent que difficilement vers une conception de la nation qui ne soit pas liée à un impératif identitaire rigide et exclusif. Il nous semble que seule l’Afrique du Sud libérée de l’apartheid a exprimé la nécessité d’une organisation volontairement métisse, d’un idéal de l’échange, qui ne serait pourtant pas régi par des décrets ou des arrêtés ministériels, et où les Noirs, les Zoulous, les Blancs, les Métis, les Indiens, pourraient vivre ensemble, sans dominations ni conflits : la vocation d’une identité relation, qui irait plus loin qu’une simple juxtaposition d’ethnies ou de cultures, qu’on appelle maintenant un multiculturalisme.
D’autre part, que c’est seulement dans le cas où l’État-nation est menacé dans son existence, qu’on voit la nécessité de l’identité nationale se forger pleinement comme outil de défense (et décider alors qui est traître ou non à la nation) ou comme ferment de rassemblement, sans qu’il soit pourtant besoin de légiférer sur cette identité. Mais comment croire aujourd’hui que la nation française est ainsi menacée, mise en danger, et que les flux de deux ou trois cent mille immigrants
illégaux en provenance des pays pauvres d’Afrique constitueraient le noyau dur de cette menace ? Il nous semble que la parade organisée contre ces flux reflète avant tout une préoccupation d’ordre idéologique plutôt que de confort économique ou pratique, ou de santé sociale.
Nous entendons dire d’un jeune prodige de la direction d’orchestre qu’il serait né dans un garage : ses parents auraient été presque des SDF et des immigrants, relevables peut-être de ces arrêtés d’expulsion. On nous assure que le jeune garçon tombé d’une fenêtre en tentant de fuir la police d’immigration était l’un des meilleurs élèves de sa classe. La France renoncerait-elle froidement, au nom d’une idée fixe d’identité, ou essaierait-elle de porter une illusoire régulation, à tout cela, soudain, inappréciable, et à terme, enrichissant, que la diversité, l’imprévu et les fécondités du monde seraient susceptibles de lui apporter ?
Vous pouvez vous procurer le texte intégral publié chez Galaade éditions.